
-Qu’est-ce que communiquer ?
Pour commencer, il est important de noter que la manipulation relationnelle s’inscrit, comme son nom l’indique, dans une relation. Toute relation prend corps dans le système de communication qui se met en place entre deux individus. Je vais donc rappeler, afin de comprendre ce qui se joue dans la manipulation relationnelle, trois des grands principes généraux de la communication.
La communication est un tout, un ensemble. C’est d’abord un récepteur et un émetteur. Le récepteur répond à un stimulus émis. Mais le chemin entre les deux n’est pas aussi simpliste et linéaire que cela, car toute communication entre deux personnes est empreinte de jeux et d’enjeux qui se créent entre les deux communicants.
Il se joue, dans toutes nos communications, une part invisible liée à notre histoire, nos blessures, notre vécu et qui se situe dans notre inconscient. Cette part intervient dans notre communication et catégorise la compréhension que nous avons de l’autre.
Il y a donc, trois présupposés (ou axiomes) à avoir en tête [1], car ils sont toujours à l’œuvre lorsque nous communiquons.
- Le premier est que nous ne pouvons pas ne pas communiquer.
Quoi que nous fassions, même par exemple, si nous avons choisi de nous exclure d’une relation, nous communiquons, en envoyant le message « je m’exclus de cette relation ». C’est déjà de la communication !
La communication est une intention. Nous avons tendance, et bien à tort, à la réduire à de la simple information car elle inclut bien plus que du langage.
Nous communiquons avec les mots, mais nous communiquons aussi sans les mots, avec notre corps. La communication non verbale qui transmet des informations sur nous et notre intériorité, est souvent plus puissante que les mots eux-mêmes. Cette communication joue un rôle important dans la façon dont les autres nous perçoivent et dont nous les percevons. Par exemple, lorsque nous avons un attrait pour une personne ou une plus grande difficulté à aller vers une autre, c’est souvent cette communication non verbale qui joue. Elle joue en tant qu’analyse infralogique (inconsciente), c’est-à-dire, sans passer par un raisonnement conscient. Nous l’écoutons peu, et pourtant, elle a une vraie valeur adaptative. Les manipulateurs, savent très bien la décoder, de manière naturelle bien souvent. Elle est pleinement incluse dans leur scan. Heureusement, ils ne sont pas les seuls à pouvoir le faire ! Il faut savoir s’écouter, écouter et observer.
Cette communication implique les gestes, les expressions faciales, le ton de la voix, la posture, le regard, la distance avec les personnes. Il est néanmoins important de ne pas jouer « aux apprentis sorciers » ou faire « de la synergologie [2] de cuisine ».
Par exemple, certains comportements, comme la distance sociale, sont étroitement liés à la culture et ne sont alors pas forcement l’expression d’une posture interne.
Je vais vous donner un exemple :
Deux hommes, un occidental et un oriental discutent ensemble. L’oriental, parce que la distance sociale (autrement appelée « bulle sociale ») est plus faible, s’approche de l’occidental et touche son col durant la conversation, comportement hautement normalisé en orient, signifiant que la personne se sent proche de l’autre. C’est une expression typique d’une relation amicale.
L’occidental, quant à la lui, vit cette proximité physique comme une agression. Ce dernier le manifeste fortement, l’oriental se recule et s’excuse.
Cette relation s’en trouve perturbée, avec le sentiment qu’il existe un agresseur et un agressé, alors qu’en réalité, il s’agit d’une méconnaissance réciproque des codes sociaux de communication inhérents aux deux cultures.
Normalement, une fois que chacun a compris les différences culturelles en jeux dans cette communication, la relation entre les deux personnes devraient être rétablie, en y incluant cette spécificité. Ensemble, ils seront à même d’en définir les contours et les limites qu’ils souhaitent se fixer.
Mais, imaginons maintenant que l’un des deux protagonistes de notre mise en scène soit un manipulateur relationnel. Imaginons encore qu’il s’agit de l’occidental. Il pourra alors utiliser, ou faire utiliser par un tiers, cet enjeu dans la communication à son avantage, en criant haut et fort qu’il a été agressé.
Et, selon le contexte, il pourra être cru :
-En orient, les personnes ne comprendront pas.
-En occident, il y a fort à parier que beaucoup, ne réfléchissant pas à l’importance de la culture dans ce contexte, crient au scandale, faisant ainsi le jeu de ce manipulateur sans même s’en apercevoir.
- Le second présupposé est de garder en mémoire que chaque fois que je transmets ou que je reçois une information, j’établis une relation avec l’autre. Il se transfère quelque chose entre les interlocuteurs.
Cet axiome nous dit qu’il y a, dans la communication, bien plus encore que les mots et le comportement. Il existe quelque chose qui va passer de l’un à l’autre et qui inclus la notion d’intentionnalité. L’intentionnalité, c’est ce qui vient du cœur, ce qui est au fond et qui est caché mais qui rentre pleinement dans cette communication.
« « Je t’aime » ou « je te hais » peuvent exactement dire leur contraire, suivant l’attitude du locuteur » [3].
La valeur des mots est mesurée par le contexte et le message que veut renvoyer la personne. Et le manipulateur sait parfaitement bien utiliser ce présupposé à son avantage. Il saura dire quelque chose verbalement et saura faire comprendre autre chose de par l’intentionnalité cachée qu’il y met.
C’est en jouant sur cette règle que provient le sentiment de confusion qui enrobe très souvent les relations avec les manipulateurs. Le manipulateur va utiliser les messages corporels pour dire quelque chose, il y met son intentionnalité cachée. Avec les mots, il va dire son contraire. Le cerveau, qui perçoit les deux modes de communication, se retrouve dans un paradoxe de communication, en devant traiter deux informations contradictoires. Il ne peut donc finaliser l’analyse. Elle reste tronquée. La confusion est le résultat de cette communication paradoxale. Les mots vont avoir plus de poids, mais le sens infra verbal va lui aussi laisser une trace, qui se traduira par une impression, un mal-être. Cela crée du trouble, du doute chez l’interlocuteur, de la confusion, un sentiment de mal être, mais sans pouvoir l’expliquer. Les manipulateurs choisissent donc de faire passer principalement leur message par l’inconscient, donc intangible, laissant ainsi au passage le sentiment que toute tentative d’explication est comme du sable qui coule entre les doigts. C’est d’ailleurs cette faille, ce trouble, cette confusion qu’il va utiliser dans la communication pour perturber son interlocuteur et le maintenir sous son contrôle. Et cela est d’autant plus vrai, que nous avons déjà vu, dans un précédent article, que les manipulateurs s’attachent très souvent à des personnes ayant une faible estime d’eux-mêmes. Ils « s’amusent » même à la rendre encore plus fragile en les faisant douter de leur capacité à communiquer ou comprendre.
- Et le troisième présupposé qui est très important mais aussi celui que l’on ignore souvent, est celui qui dit que « toute communication » inclut une définition de soi et des autres.
Je mets des parts de moi dans chaque communication, « j’annonce inconsciemment qui je suis ». Selon le contexte, les personnes, une même phrase n’aura pas la même répercussion. Si dans une famille, la femme demande à son mari « peux-tu m’apporter mon café » (ou inversement !) cela peut relever d’un comportement normal d’échange dans le cadre d’un couple, dans le cadre d’une famille. Mais cette même phrase au travail, faite par un responsable à une tout autre signification et portée, et peut se traduire par un sentiment d’humiliation.
Dans le premier cas, il existe un rapport d’égalité défini par la relation de couple. Ce rapport permet à chacun d’avoir le choix de faire ou ne pas faire. « Je sais qui je suis dans ce couple. Je connais ma place. J’ai le choix… ». Mais dans le second cas, il y a entre les deux, un rapport hiérarchique. Et ce rapport de subordination peut limiter la liberté, le choix d’agir ou pas. Il peut induire (ce n’est fort heureusement pas toujours le cas) un lien de domination. Quelle est la liberté de refus alors ? La personne peut se sentir obligée d’y répondre. En faisant, si elle considère cela comme une contrainte, elle peut se sentir humiliée, méprisée.
Les manipulateurs relationnels usent beaucoup de cette stratégie. Ils s’approchent souvent de personnes avec une faible estime d’eux-mêmes, ou très empathique, car ils vont pouvoir « jouer » avec eux, sur leur identité, sur leurs limites, sur ce qu’il devrait être, faire… Ils les ferrent, les dominent, nient, méprisent. Ils repoussent ainsi progressivement leurs limites, en les faisant sortir de leurs zones de confort, en troublant leur identité et leur liberté, en leur ôtant la possibilité du « non ».
Dans une communication saine, dans cet échange avec l’autre, nous échangeons des informations sur nous-mêmes. Le respect est garant de l’équilibre qui s’établit entre les deux interlocuteurs. Lorsque je communique, je communique une partie de mon identité (je me « présente ») et l’autre aussi. Nous communiquons donc nos attentes, nos valeurs, nos croyances, nos limites, nos failles. Respecter l’autre, c’est être attentif à tout cela, l’inclure dans la relation, dans l’échange, sans dénigrer l’autre et sans se perdre. Les limites servent à cela. Ne pas respecter les limites, c’est entrer illégalement chez l’autre.
C’est exactement ce que fait le manipulateur relationnel. Il utilise la relation afin de cambrioler l’autre et lui dérober ce qu’il a de beau et de précieux. Il le fait après s’être assuré d’avoir mis nos alarmes en mode silencieux, ou de les avoir désactivées. Il est prudent et patient ! C’est un long travail de repérage et de préparation avant de cambrioler. Il s’arrange d’ailleurs pour que nous lui donnions la clé de notre intériorité. Ainsi cela ne paraît pas comme un vrai cambriolage. Il n’est pas entré par effraction. Nous l’avons invité ! Et il peut être très fort dans ce tour de passe-passe !
-Comment est le message du pervers ? Comment communique-t-il ?
L’emprise mentale est le moyen que vont utiliser les manipulateurs afin de maintenir leur interlocuteur dans une forme d’aliénation [4]. Et pour ce faire, ils vont commencer par transformer le troisième présupposé, par jouer avec celui-là. Ils vont, de façon inconsciente redéfinir la place de chacun.
Pour ce faire, ils vont employer des styles de communication bien identifiés et connus [5].
En voici quelques-uns :
–Le déni : Ils font comme si la parole de l’autre n’avait pas d’importance, n’avait pas été dite (cf. la lettre fictive), ou ôtent tout affect de ses paroles (il est froid, sans émotion). Nier la parole de l’autre, c’est une façon de nier son existence, sa place. Le manipulateur redéfinit ainsi la place de chacun ou plutôt la non place de son interlocuteur (signifiant au passage sa toute-puissance, car qui est-il pour décider de la place de chacun !). Ils mettent en place lien de mépris.
-L’annulation : Il s’agit d’une autre expression du déni qui va s’exprimer par la fuite, le changement de sujet. Le message clairement envoyé à son interlocuteur est « ce que tu dis n’a pas d’importance » et fera certainement comprendre à son interlocuteur, par son comportement, « tu n’as pas d’importance ». Il transfère le « faire » (ici c’est dans le « dire ») à l’être (comme ne pas être important) en utilisant et en biaisant le second axiome de la communication, semant ainsi de la confusion.
–La disqualification du statut : Ils rabaissent le statut de leur interlocuteur « Comporte-toi en femme, on dirait une enfant… »
–La disqualification par voies non verbales : ce sont les silences, les refus d’explication qui suivent une demande, les haussements d’épaules…
–La communication paradoxale (très utilisées) : la meilleure façon de l’illustrer est la suivante.
« Une mère (manipulatrice) invite toute la famille. Le repas a été copieux. Elle a fait deux desserts. Au moment du dessert, sa fille qui n’a déjà plus faim, choisit une part de fraisier car elle ne veut pas vexer sa mère en ne prenant pas de dessert. Alors sa mère lui dit d’un ton très déçu : « Tu n’aimes pas mon gâteau au chocolat ? ». Il y a fort à parier que si elle avait choisi le gâteau au chocolat, elle aurait fait la même chose avec le fraisier. Quoi que la fille choisisse, elle décevra. Mais elle décevra aussi si elle ne fait pas de choix et qu’elle prend les deux parts « attention, tu as beaucoup mangé déjà, deux parts n’est-ce pas trop ? » » Et, si elle osait un peu être elle-même et ne pas prendre de dessert, elle aurait certainement droit à une remarque du type « Je me suis donnée tellement de mal pour préparer ce repas… ». La fille ressortira de cette discussion sous l’emprise d’un fort sentiment de culpabilité, sa mère gardant ainsi un ascendant certain sur elle.
Les points de suspension sont également importants et fréquents dans la communication du manipulateur. En laissant « ces silences », ils laissent la place à un expression plus forte de la communication non verbale qui viendra toucher son interlocuteur. Et ce dernier complétera lui-même la phrase, avec toute la culpabilité qu’il se doit !
Voilà un exemple typique de communication paradoxale dans laquelle l’interlocuteur ne s’en sort jamais bien.
Nous utilisons tous, à un moment donné une communication tronquée, pathologique, voire parfois un peu manipulatrice. Cela peut être de simples mécanismes de défense, des habitudes d’éducation ou parfois pour obtenir quelque chose ( communication défaillante mais tellement humaine !). Elles sont occasionnelles et corrigeables.
À la différence du pervers, qui lui, l’utilise tout le temps afin de déstabiliser et détruire l’autre. Marie- France HIRIGOYEN dit du pervers narcissique, qu’il est atteint de la seule maladie qui est mortelle pour l’autre. [6]
Voici la fin de cette 2ème partie sur la manipulation relationnelle et l’emprise mentale.
Dans la troisième partie, je vous présenterai les mécanismes de l’emprise mentale.
Nathalie AZRAK
[1] Les relations perverses, si le pervers m’était conté, Claire-Lucie CZIFFRA, Eyrolles, Collection Comprendre et Agir, p 162
[2] Synergologie : Approche de la communication non verbale développée par Philippe TRUCHET. Elle se concentre sur l’étude des mouvements inconscients du corps, les gestes, les micro-expressions faciales. Les synergologues cherchent à comprendre comment les gens utilisent leur langage pour exprimer ce qu’ils pensent ou ressentent, même s’ils ne le disent pas verbalement.
[3] Les relations perverses, si le pervers m’était conté, Claire-Lucie CZIFFRA, Eyrolles, Collection Comprendre et Agir, p 163
[4] Aliénation : cela désigne un sentiment d’isolement ou de détachement de la société, des autres, de soi-même, du monde. C’est une sensation de séparation, de déconnexion par rapport à tout ce qui entoure.
[5] Les relations perverses, si le pervers m’était conté, Claire-Lucie CZIFFRA, Eyrolles, Collection Comprendre et Agir, p 164 et 165
[6] Le harcèlement moral, Marie-France HIRIGOYEN
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