
Car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être reconnu et mis en lumière
Luc 8 : 17 (LSG)
Dans une vieille maison au bord d’un village vivait une famille qui semblait tranquille. Le papa était ébéniste, et son atelier, au fond du jardin, sentait bon les différentes essences des arbres. Il était capable de reconnaître l’arbre à son odeur. Ses mains courraient, caressaient le bois, sculptaient et transformaient les souches en meubles merveilleux. Ses clients, bien que très satisfaits du travail et du respect des commandes, étaient loin d’imaginer tout l’amour qu’il laissait dans chaque veinure, dans chaque courbure. Plus qu’un métier, c’était une passion.
La maman était professeur des écoles dans l’école élémentaire du village voisin. Elle aimait son métier. Elle aimait transmettre. Elle aimait les odeurs des livres et de la craie et plus particulièrement encore les jours de rentrée, où elle retrouvait tout son univers, et les regards intimidés des enfants. Elle aimait ce métier, si dur et si gratifiant. Comme pour son époux, c’était plus qu’un métier, c’était une vocation.
Ils avaient deux enfants. L’aîné était un garçon. Il était en 5ème. Le collège lui allait bien. Sportif autant que pragmatique, il se dépensait dans le sport après avoir planché avec sérieux et obstination sur ses devoirs, et particulièrement les maths et la physique qu’il affectionnait plus particulièrement. Sa vie était remplie de logique en classe et de tactique en équipe avec ses amis dès la sortie.
Il y avait une petite sœur. Elle s’appelait Liora. Elle avait 9 ans. Elle était aussi fantasque qu’il était raisonnable. Il était aussi désintéressé qu’elle était curieuse. Il était aussi prudent qu’elle était téméraire et audacieuse. Bien souvent, la curiosité de Liora prenait le pas sur la prudence, car son imagination n’avait, semble-t-il, aucune limite.
Une famille bien classique et tranquille en somme…Cependant…
Cependant, tout au fond de la vieille maison, sous les marches grinçantes, se trouvait une cave. La porte était lourde, fermée par une grande clé de fer, et l’on disait qu’il ne fallait jamais l’ouvrir. La famille gardait la cave fermée à clé depuis des générations. On disait simplement : « On n’y descend pas. » Personne ne savait vraiment pourquoi. On avait seulement appris à détourner le regard en passant devant la porte, comme si quelque chose derrière, cherchait à attirer l’attention. Détourner le regard et fermer les oreilles, semblait facile pour tout le monde, sauf pour Liora. Elle entendait, s’était comme un appel, une curiosité montante et irrésistible. Plus forte encore chaque fois qu’elle passait devant la porte. Elle avait l’impression que le bruit de la cave venait frapper directement la porte de son cœur.
Tout le monde savait qu’au fond de cette cave, il y avait un Secret. Mais personne n’en parlait jamais, ni ne l’évoquait même à demi-mots. C’était un Secret lourd, ancien, jamais nommé. Et parce qu’il était tu depuis si longtemps, il avait pris la forme d’un monstre. Un monstre sans nom, avec de grands yeux brillants, qui respirait fort dans l’obscurité. On entendait parfois ses grattements, ses gémissements, ses coups contre la porte. Mais tout le monde faisait comme si cela n’existait pas vraiment, sauf Liora dont l’oreille et le cœur étaient de plus en plus sensibles.
Plus la porte restait fermée, plus le monstre grandissait. Il se nourrissait du silence, du non-dit, et surtout de la peur. Il enflait, gonflait, faisait de plus en plus de bruit. Et plus il grossissait, plus il faisait peur…
Mais, au grand jamais, il ne fallait pas ouvrir cette porte. Le père et la mère de la famille insistaient régulièrement sur ce sujet. On pouvait lire la peur dans leurs yeux, et même parfois, on pouvait y voir une étincelle de terreur qui glaçait le sang en un instant et arrêtait toute volonté de transgression.
Personne ne savait exactement pourquoi il ne fallait pas ouvrir cette porte. Ce qui se disait, c’est que c’était ainsi depuis toujours. Et cette réponse semblait satisfaire tout le monde.
Tout le monde, sauf Liora. Elle sentait le Secret. Elle sentait le Secret qui vivait derrière cette porte à la cave. Il lui semblait même que plus elle le sentait, plus il faisait de bruit. Ses cris devenaient de plus en plus effrayants, mais, malgré l’effroi, elle se sentait attirée.
Le frère aîné, lui, discipliné, obéissant et peut-être même craintif, obtempérait sans broncher ni piper mot. Liora, devant la terreur qu’elle lisait parfois dans le regard des autres, s’y conformait aussi.
Mais…Régulièrement, la curiosité la poussait, la piquait. Elle voulait savoir ! Car en fait, elle ne savait rien et surtout elle ne savait pas pourquoi il ne fallait pas y aller. Certes, les cris étaient effrayants, mais pour elle, c’était encore plus effrayant de vivre ainsi, sans savoir, sans réponse.
Et ces bruits étranges, ces cris rauques l’effrayaient mais l’attiraient également. Et personne ne lui apportait de réponse. Certains jours, il lui semblait encore plus effrayant de ne pas savoir.
Chaque bruit, chaque son, chaque souffle venait frapper à la porte de son cœur. Les coups étaient de plus en plus insistants. Tellement insistants qu’elle n’arrivait plus à les ignorer. Elle était alors tiraillée : obéir ou tenter l’aventure et descendre à la cave. La peur la tenaillait dans les deux cas. Mais la curiosité nourrissait le courage qui la poussait dans le sens inverse. Certains jours, elle se retrouvait devant la porte, prise en étau, le regard vide sur la poignée, n’osant ni reculer, ni avancer, tétanisée, sidérée mais aussi attirée et subjuguée. Ces jours-là, elle était comme envoutée par le Secret.
Le Secret n’avait pas de nom. Et s’il en avait eu un, il s’était perdu dans la nuit des temps. Cette vieille maison était dans la famille depuis si longtemps. Tant de générations avaient vécu ici, sans jamais ouvrir cette porte, sans jamais descendre à la cave, sans jamais trahir le Secret. C’est ainsi que le nom s’était peu à peu effacé des mémoires, seule la peur subsistait.
Et puis, un nom, ce serait trop clair, trop simple, trop banal pour un Secret qui court depuis aussi longtemps. Et, il se transmettait même que le Secret était un monstre dévoreur. Voilà pourquoi il ne fallait pas ouvrir.
La paisibilité et l’équilibre de la famille étaient ainsi préservés.
Alors il restait caché, enfermé, dans l’ombre.
On disait seulement : « Il vaut mieux ne pas descendre. »
Pourtant, chaque nuit, un bruit montait des profondeurs de la cave.
Un grognement.
Un souffle lourd.
Parfois juste un cri étouffé qui faisait vibrer les murs.
Et avec chaque cri, la peur grandissait. Mais chaque nuit, tout le monde faisait comme si de rien n’était.
Comme si aucun cri ne venait de la cave. Comme si la peur elle-même n’existait pas.
Un jour, Liora décida qu’elle en avait assez d’avoir peur sans savoir pourquoi. Elle n’en pouvait plus de trembler ainsi. Elle n’en pouvait plus de ne pas savoir. Sa curiosité prit toute la place dans ses pensées. Elle prit alors son courage à deux mains et décida d’aller voir ce qu’il y avait derrière cette porte. Non pas pour défier le Secret, mais parce que sa peur mêlée à la curiosité devenait plus grande que le silence qu’on lui imposait.
Doucement, cette nuit-là, elle sortit de son lit, et sans faire craquer le plancher de sa chambre descendit au rez-de-chaussée, alla au fond de la maison où se trouvait la porte d’entrée de la cave. Elle trouva la clé, comme à son habitude, pendue sur un clou à côté de la porte. Cela devait faire des centaines d’années qu’elle était là, sans que personne n’ose mettre la main dessus.
Peut-être même, qu’à force d’obéissance à l’ordre donné de ne pas ouvrir la porte, on ne la voyait même plus. Peut-être que pour la majorité des personnes, elle était devenue invisible et n’existait même pas.
Mais Liora, elle, la voyait depuis toujours et tous les jours. La clé était froide comme la nuit, lourde, rouillée. Péniblement, elle l’introduisit dans la serrure. Les cris semblaient plus forts, plus terrifiants. Son cœur battait la chamade. Ses mains étaient moites. Mais elle continua. Elle tourna la clé qui résista un peu, grinça, puis finalement, la porte se déverrouilla. Elle tourna la poignée, la porte s’entrebâilla. Elle s’ouvrit avec un grincement qui traversa l’air comme un hurlement.
Elle risqua un œil, terrorisée, mais mue maintenant par une curiosité plus forte que tout, elle scruta l’obscurité. Elle se prépara à hurler, prête à reculer et sauter en arrière s’il le fallait. Elle aperçut, dans la nuit de la cave, trois vasistas qui laissaient passer une certaine clarté. La nuit était belle aussi, et ses yeux s’habituèrent rapidement à l’obscurité. Les contours de la cave prirent alors des formes, certes évanescentes, mais bien présentes, et suffisantes pour qu’elle puisse clairement distinguer les escaliers.
Elle prit alors une grande inspiration et tremblante, elle descendit lentement les escaliers, marche après marche, marquant un temps d’arrêt après chacune d’elle, aux aguets. Plus elle s’approchait, plus les gémissements ressemblaient à un appel. Sa main tremblait sur la rampe et son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Pourtant, elle ne s’arrêta pas, elle ne recula pas, elle poursuivit son chemin.
Ses yeux s’étaient maintenant bien habitués à l’obscurité de la cave, elle entendait toujours les cris, mais ils lui semblaient plus sourds, moins forts, moins effrayants.
Curieux….
Elle fit, prudemment et armée d’un balai qu’elle avait trouvé au pied des escaliers, le tour de la cave qu’elle découvrait pour la première fois. Au fin fond de celle-ci, dans le recoin le plus sombre, loin de la faible lumière que laissaient passer les trois vasistas, elle trouva une grosse silhouette roulée sur elle-même, tremblante, recroquevillée dans un coin. Elle ne trouva pas un monstre féroce. Pas de griffes, pas de crocs.
Elle trouva un être sombre, informe, en train de pleurer…
Elle comprit vite que c’était le Secret qui vivait là, tapi et caché au fond de cette cave depuis plusieurs générations déjà. Il leva la tête. Ses yeux étaient grands, pleins de peur.
D’abord surprise de cette rencontre, étonnée de la peur qu’elle lisait dans ses yeux, Liora comprit soudain que ce n’était pas elle qui avait peur de lui. Mais que c’était lui qui avait peur d’être vu, peur d’être découvert. Pour ne pas l’effrayer davantage, elle posa le balai qui devait l’aider à se défendre.
Le monstre grogna. Mais ce grognement avait quelque chose d’humain. Comme un sanglot.
La faible lumière extérieure révéla que le monstre n’était pas aussi grand qu’elle l’avait imaginé. C’était une créature mal formée, écrasée par les années de silence et son dos voûté frémissait.
Alors, au lieu de fuir, elle s’assit par terre non loin de lui. Elle ne parla pas tout de suite. Elle resta juste là, dans la semi-obscurité, respirant avec douceur. Elle n’avait plus peur du tout. Et, à bien y regarder, elle ne le trouvait pas laid. « Tu fais peur parce que tu es caché, dit-elle. On va apprendre à se connaître, d’accord ? »
Le monstre pencha la tête. Il ne connaissait pas la douceur. À mesure qu’elle parlait, il lui semblait qu’une lumière éclairait la cave et que la créature changeait. Ses yeux perdirent leur éclat terrifiant et devinrent plus ronds, plus doux. On eût dit un animal qui n’avait jamais eu de compagnie. Et petit à petit, le monstre se transforma.
Le Secret s’approcha, lentement, comme un animal sauvage et peureux. Ses contours changèrent, s’adoucirent. Ce qui ressemblait d’abord à une bête difforme devint une boule de fourrure noire et soyeuse. Puis la boule se transforma encore, jusqu’à devenir un grand chat aux yeux brillants. Liora le nomma alors. Elle lui dit, « tu es le chat-Secret ». À peine eut-elle prononcé ces paroles, qu’il vint doucement se frotter contre elle. Il était nommé et reconnu. Il existait!
Liora le prit dans ses bras : « Tu n’étais pas un monstre. Tu étais juste un Secret enfermé trop longtemps. ».
Ensemble ils pleurèrent sur ce qui était caché, enfermé et tu depuis si longtemps. La porte de son cœur enfin ouverte, Liora accueillit le Secret de la famille, mais pas tel qu’il était enfoui, caché. En lui parlant, elle lui permit de se transformer, d’entrer dans son cœur et de retrouver la place qu’il devait avoir dans l’histoire de la famille, dans son histoire.
Le monstre n’était plus un monstre. Il était devenu quelque chose qu’elle pouvait comprendre, toucher et apprivoiser. Il se blottit contre elle. La cave n’était plus aussi sombre. La peur avait même complètement disparu. Et le Secret, désormais nommé, apprivoisé, n’avait plus besoin de hurler derrière une porte fermée.
Depuis ce jour, la cave resta ouverte. Et dans la maison, on n’avait plus peur des bruits dans le noir. Le chat-Secret dormait souvent dans le fauteuil près de Liora, ronronnant doucement, comme s’il disait : » Merci de m’avoir libéré. »
Au grand jour, il faisait désormais parti de la maison, de la famille, de leur histoire, non plus caché, oublié et nié, mais à la place qui devait être la sienne. Présent, mais indépendant et libéré.
En remontant, elle comprit quelque chose d’important. Les secrets grandissent dans l’ombre, et la peur aussi, mais quand on ouvre la porte, doucement et avec courage, ce qui paraissait monstrueux peut devenir un compagnon apprivoisé. Les hurlements du passé étaient enfin devenus des histoires du présent que l’on pouvait conter.
Car parfois, les Secrets crient seulement pour qu’on ose enfin les regarder, qu’on ose leur parler.
Ils hurlent car ils n’ont pas appris à mettre des mots sur les maux qui les enferment au fond des caves.
Nathalie AZRAK

Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres
Jean 8 : 32

Tite Ecoute, mettre des mots sur les maux du quotidien.
Ce texte vous a interpellé, parlé. Il vous a peut-être aidé à comprendre, mettre des mots sur vos maux, alors n’hésitez pas à me contacter. Parler, c’est mettre en lumière, c’est mettre à distance. Nommer, c’est le premier pas vers la liberté. Je suis là pour vous accompagner, vous écouter, prier avec vous. N’hésitez plus ! Franchissez le pas !

Pour prendre contact (si vous êtes dans le mimistère, précisez-le dans votre message) :
la cave au Secret (version audio)
