
A ta naissance, au jour où tu naquis, ton nombril n’a pas été coupé, tu n’as pas été lavée dans l’eau pour être purifiée, tu n’as pas été frottée avec du sel, tu n’as pas été enveloppée dans des langes.
Nul n’a porté sur toi un regard de pitié pour te faire une seule de ces choses, par compassion pour toi ; mais tu as été jetée dans les champs, le jour de ta naissance, parce qu’on avait horreur de toi.
¶ Je passai près de toi, je t’aperçus baignée dans ton sang, et je te dis : Vis dans ton sang ! je te dis : Vis dans ton sang ! (Ezékiel 16 : 4-5)
Préambule :
Ce texte prend pour point de départ le chapitre 16 du Livre d’Ézéchiel. Il ne s’agit pas d’une exégèse, ni d’une étude biblique. J’ai choisi de sortir le récit de son contexte originel pour le transformer librement en allégorie.
Les images ; rencontre, habillage, robe blanche, bijoux, présence discrète de Dieu ; servent ici à explorer symboliquement des réalités humaines et spirituelles : l’abandon, la fidélité invisible de notre Seigneur, la constance de son amour, le chemin de conversion comme alliance de réconciliation avec le Père, et la relation intime que Dieu instaure avec nous. Le Roi préfigurant, tour à tour dans le texte, Dieu, Jésus ainsi que la présence discrète du St Esprit. Les trois Formant un seul et même Tout.
L’enfant sans nom :
Il était une fois, dans un pays que l’on ne trouve sur aucune carte, une enfant née sans nom, laissée au bord du chemin. Aucun bras n’était là pour l’accueillir. Personne ne l’attendait. Personne ne la réclamait. On l’avait abandonnée comme si elle n’aurait jamais dû exister. Un jour, quelqu’un l’a posé sur une pierre puis, s’en est allé, sans se retourner. Elle n’avait même par reçue les premiers soins d’usage portés aux nouveaux nés ; « Le jour de ta naissance, on ne t’a pas lavée, on ne t’a pas soignée… Tu as été jetée en plein champ, par dégoût de toi » (Ez 16 vs 4.5). Ainsi, elle fut abandonné.
Ce soir-là, dans la nuit la plus noire, retentit les cris du nouveau-né. Il n’y eu ni bercement, ni caresses pour apaiser toute la détresse qu’exprimait chaque hurlement. La nuit ne lui renvoyait, en écho, que ses propres cris.
Des gens passaient parfois par ce champ. Certains regardaient avec pitié, mais ne faisaient rien. Ils passaient leur chemin. D’autres détournaient les yeux, gênés, comme s’ils ne la voyaient pas, ne l’entendaient pas, comme si elle n’existait pas. Elle était comme invisible et totalement transparente. Elle ne vivait pas. Elle survivait. Elle ne pouvait qu’émettre des cris, mais elle ressentait tout : la peur, la solitude, la détresse et par-dessus tout, le rejet et l’abandon. Avant même que les mots n’existent pour elle, ces émotions s’imprimaient en elle, comme tatouées dans son corps, imprégnant déjà son être tout entier..
Pourtant, loin des régards, loin du visible, un Roi, discret veillait. Et bien qu’elle se débattît dans la solitude, le sang et la crasse, il ouvrit sa bouche et publia un décret sur elle. Il dit et inscrivit en lettre de feu dans le ciel, juste au-dessus de sa tête, le mot suivant : vis ! Et, on ne sait comment, elle survécut, seule, sans soin, sans personne au milieu de sa souillure.
Comment fût-elle nourrie ? Personne ne la sait. Toujours est-il qu’elle survécut. Cela faisait d’ailleurs peur aux passants qui, de temps en temps, s’aventuraient dans ce près en bordure de bois. Il y avait là quelque chose qui dépassait l’entendement, qui dépassait la raison. Ils finirent même par en avoir peur.
Les jours passaient, elle grandit et elle apprit à vivre avec ce silence, dans cette solitude. De temps à autre, quelques âmes charitables lui jetaient, de loin et sans aucun contact, un morceau de pain. Elle était habillée des guenilles grapillées à droite ou à gauche. Elle était sale et crasseuse. Elle l’était à l’extérieur, mais elle sentait aussi cette crasse et cette saleté à l’intérieur d’elle. Elle enrobait complètement son cœur. Pouvait-il en être autrement ? On ne jette que ce qui est un déchet. Alors, aussi méprisable, elle se sentait déchet. Déchet de tout ! Déchet de vie, déchet d’amour, déchet d’honneur et déchet de respect !
Elle pensait que les rats qui sautaient souvent bien plus vite qu’elle sur les quelques morceaux de nourriture jetées par les passants, méritaient plus de respect qu’elle-même. Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’ils n’étaient pas seuls. Ils étaient ensemble. Ils étaient un clan. Ils étaient en famille. Pas elle….
Elle apprit, avec le temps, à vivre de cette non existence, à vivre avec ce silence. Et ce silence était bien plus lourd qu’un cri. C’était un joug qui lui faisait courber l’échine, courber le front, courber les yeux.
Elle ne le savait pas, elle ne le voyait pas, et pourtant, dans cette noirceur, dans ce silence, quelqu’un veillait. Il n’intervenait pas, du moins jamais directement. Mais, il n’était pas absent.
Peut-être que parfois, dans le secret, il ordonnait au soleil de briller un peu plus fort pour la réchauffer.
Peut-être ordonnait-il parfois à la pluie de la désaltérer.
Peut-être intimait-il à la terre de faire pousser des champignons et aux arbres de laisser tomber leurs fruits pour la rassasier.
Peut-être même, qu’à d’autres moments, il se déguisait en passant pour déposer quelques nourritures sur la pierre, dans le champ où elle fut déposée bébé.
Peut-être guidait-il parfois la main de ceux qui lui jetait du pain.
Toujours est-il qu’elle ne connut pas un seul jour de manque : elle put toujours manger, boire, dormir en sécurité et se vêtir pour se protéger du froid.
Les yeux du Roi ne perdaient jamais de vu cet enfant. Il était là, non loin et secrètement, discrètement. Même au cœur de la saleté et de l’oubli, il veillait sans cesse.
Le monde pensait qu’elle ne valait rien. Qu’elle n’était rien. Elle pensait qu’elle ne valait rien. Qu’elle n’était rien. Mais lui chaque jour disait « Je t’ai formé. Je t’ai vu. Je t’ai choisi. Car le jour où tu es née et fut abandonnée sur cette pierre dans le champ, ce jour-là, je t’ai dit « vis ! ». Oui, je suis passé près de toi pendant que tu débattais dans ton sang et je t’ai dit « vis ! » (Ez 16 :6)
Alors, pourquoi le Roi ne s’est pas présenté ? Pourquoi ne l’a-t-il pas emmené dans son château ? Cela reste un grand mystère, mais l’on sait que ses pensées ne sont pas celles des hommes. Peut-être, dans son infinie sagesse, permet-il toutes ces souffrances, sachant que l’identité se façonne aussi au creux d’une quête. Peut-être parce que Lui, qui connaît toute chose, voit déjà l’horizon de nos jours. Alors son silence n’est pas une absence, mais une présence discrète, attentive, veillant dans l’ombre.
L’enfant sans nom grandit ainsi dans ces conditions, survivant à l’abandon et au rejet, à l’ombre de cette présence discrète.
Il n’y avait dans sa bouche, aucune révolte, aucun « pourquoi ». Les choses étaient ce qu’elles étaient. Elle n’avait rien connu d’autre et ne savait comparer. Sa vie était ainsi, et c’était sa vie.
Un vide intérieur la rongeait parfois. Profond, silencieux, il montait de ses entrailles comme un cri sourd, irrépressible, mais sans langage. C’est dans ces moments que surgissait le Roi, présence furtive et silencieuse, comme un souffle. Juste un instant, fragile et lumineux, durant lequel elle ne se sentait plus seule. Une sensation intense mais brève, laissant sur son cœur une empreinte chaude et profonde.
Mais déjà, elle s’évanouissait, avant même qu’elle n’ait pu la retenir, glissant entre ses doigts comme un rêve. Mais alors, pour un instant suspendu, les hurlements silencieux de son cœur se taisaient, laissant place à une paix éphémère, fragile, presque irréelle.
Le temps passa. De bébé, elle devint fillette, de fillette jeune fille et de jeune fille, elle devint femme.
Le Roi sut que le temps était venu. Alors, sa présence se fit plus forte. Dans ce champ, assis sur la pierre où elle fut abandonnée, elle vit, un jour, une lumière douce et réconfortante. Sans qu’elle ne sût pourquoi, elle n’eut pas peur. Puis, elle vit une forme humaine assise sur cette pierre. C’était le Roi, qui se révélait à elle. Mais, étrangement, c’était comme si elle le connaissait. Sa présence lui était familière.
Approchant de quelques pas, elle lui demanda qui il était.
» Je suis celui qui t’attendais. Depuis toujours ! «
Surprise et attristée, elle baissa les yeux. » Tu ne peux m’attendre depuis toujours. Tu ne sais pas d’où je viens. Je suis seule. Je suis déchet parmi les déchets. Je suis sans nom. Je suis la délaissée. Je suis l’abandonnée. Je suis la rejetée. «
Mais le Roi lui répondit : « Je connais ton abandon. Je l’ai porté avec toi quand tu ne me voyais pas. Je connais ta douleur. Je l’ai ressenti chaque fois qu’elle serrait ton cœur. Je l’ai vécue chaque jour avec toi. A la croix, j’ai crié « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné » pour que toi, tu sois adopté. Je connais le cœur dur des gens de ce monde. Séparés, ils ne peuvent pas changer seul. Mais je connais ceux qui font partie de mon Royaume. Je ne peux éviter toute leur souffrance, mais je suis là, chaque jour avec eux. »
Alors le Roi s’agenouilla, et juste à côté de lui, de l’eau jaillit du sol.
Il prit l’eau pure dans ses mains et invita la jeune femme à boire, à se laver. Elle but, se lava les mains, puis le visage. Cette eau, si particulière, purifiait non seulement son corps, mais aussi son cœur. Elle emportait avec elle les souillures du passé, dissolvant cette couche épaisse et dure qui entourait son cœur. Elle effaçait les traces ancestrales, celles qui fermaient les yeux, obstruaient les oreilles et enfermaient le cœur. Ensemble, ces souillures formaient des chaînes, la ligotant, l’empêchant de respirer et d’être libre. Elle ne les avait jamais vues ni ressenties avant ce jour, et pourtant, elles entravaient chacun de ses gestes. La fontaine jaillissante se transforma en un bassin cristallin, ses eaux miroitantes l’appelant. Elle s’y plongea entièrement. L’instant où sa peau toucha l’eau, une vibration parcourut tout son être : les chaînes se brisèrent dans un fracas silencieux. Les mensonges du rejet, la peur de l’abandon, les œillères de la honte se dissolvèrent, emportés par des courants invisibles. L’eau semblait murmurer, chanter, purifier, et chaque goutte effaçait la dureté qui pesait sur son cœur.
Ses yeux s’ouvrirent sur une clarté nouvelle, ses oreilles captèrent des sons qu’elle n’avait jamais entendus, et son cœur éclata, résonnant comme un tambour de vie. L’amour du Roi l’atteignit alors, invisible mais puissant, pénétrant chaque fibre de son être. Elle sentit sa chaleur, douce et impérieuse remplir son corps et son âme. Un frisson de peur l’effleura, puis l’amour la couvrit comme un feu tendre. Son cœur battait d’un rythme nouveau, vibrant de vie et de lumière.
Le Roi la fit émerger de l’eau et la vêtit d’un blanc éclatant, doux et lumineux, comme tissé de lumière. Il la para de bijoux étincelants et posa sur elle un manteau royal, empreint de majesté et de protection. « Je t’ai couvert de lin fin… Je t’ai paré de beauté » (Ez 16, 10 et 13). La lumière des bijoux dansait sur sa peau, reflétant l’éclat nouveau de son cœur, et pour la première fois, elle se sentit entièrement vivante, libre et aimée.
Ce n’était pas seulement un changement d’apparence : c’était une métamorphose totale, une adoption profonde et définitive.
Puis, il sortit un petit objet, une pierre blanche, il la lui remit. C’était, du moins au premier regard, une simple pierre qui contrastait avec les richesses dont il l’avait paré. Surprise et curieuse elle la prit, la fit tourner entre ses mains, sentit son poids et sa texture, la lumière semblait danser à sa surface, comme si elle lui révélait un secret ancien, et soudain, elle découvrit son nom inscrit sur la pierre. Elle n’avait pas appris à lire et pourtant, elle pouvait lire son nom, tant la connexion entre elle et la pierre blanche était intense.
Un frisson parcourut tout son corps. Dans sa poitrine, son cœur nouveau s’éveilla, battant avec une force qu’elle n’avait jamais connue. Elle n’était plus l’enfant oubliée, rejetée, abandonnée. Elle était reconnue. Elle était choisie. Elle était aimée. Chaque battement résonnait comme un tambour de vie, emplissant son corps et son âme d’une chaleur douce et infinie.
Le Roi posa alors sa main sur elle et dit : « Tu n’es plus orpheline. Je t’adopte. Je t’appelle ma fille. Viens dans mon royaume : une maison t’y attend. ». Elle sentit alors le Roi apposer sur son cœur son sceau, signe de son héritage royal. Le manteau de protection l’entourait d’une chaleur vibrante, l’amour qu’elle recevait enfin remplissait tout son être. Dans le regard du Roi, elle reconnut celui qu’elle avait attendu depuis toujours : un regard d’amour, d’acceptation, de tendresse et de reconnaissance. Elle sut alors ce qu’était le regard du Père sur elle.
Elle se mit en route avec lui vers sa maison, tenant dans sa main la pierre blanche. Elle la contemplait, lisait et relisait le nom gravé dessus, un nom qui transformait son âme et s’inscrivait profondément dans son cœur : Ahava, c’est-à-dire amour. Elle était aimée. Elle était la Bienaimée. Et tandis qu’elle avançait, chaque pas semblait célébrer la vie nouvelle qui venait de naître en elle.
Nathalie AZRAK
Pour saisir la profondeur de ce texte, il faut comprendre que les images et les symboles de cette allégorie ; la rencontre, l’habillage, la robe blanche, les bijoux, la présence discrète de Dieu ; révèlent le sens intime de l’amour du Seigneur pour nous. Ils nous rappellent que l’abandon, le rejet, nos blésures ne définisent pas notre identité. Que Dieu demeure présent, même lorsque nos yeux ne le perçoivent pas. Que son amour est constant, fidèle, immuable. La conversion n’est pas d’abord une règle ou un effort moral : elle est une rencontre. Une marche vers une alliance vivante. Un lien restauré. Une communion retrouvée. Nous pouvons croire être laissés seuls, oubliés dans l’ombre de nos histoires. Pourtant, avec le recul, nous découvrons toujours la trace discrète de Sa fidélité, cachée mais agissante. La grâce ne consiste pas à effacer le passé comme s’il n’avait jamais existé. Elle le traverse, le transforme, et nous réconcilie avec lui par Jésus. Elle nous revêt de lumière et de dignité. Elle nous apprend à vivre autrement : déjà aimés, déjà relevés, déjà restaurés.

Je passai près de toi, je te regardai, et voici, ton temps était là, le temps des amours. J’étendis sur toi le pan de ma robe, je couvris ta nudité, je te jurai fidélité, je fis alliance avec toi, dit le Seigneur, l’Eternel, et tu fus à moi.
Je te lavai dans l’eau, je fis disparaître le sang qui était sur toi, et je t’oignis avec de l’huile.
Je te donnai des vêtements brodés, et une chaussure de peaux teintes en bleu ; je te ceignis de fin lin, et je te couvris de soie.
Je te parai d’ornements : je mis des bracelets à tes mains, un collier à ton cou,
je mis un anneau à ton nez, des pendants à tes oreilles, et une couronne magnifique sur ta tête. (Ezékiel 16 : 8-12)
*Les image de ce texte, sont des images générées par IA à des fins d’illustration
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Version audio : l’enfant sans nom
