C’est encore les vacances et, avant de reprendre nos réflexions, toujours dans la continuité du texte dans lequel je vous présentais mon cadre de référence, j’avais envie de partager avec vous une vérité dont on parle trop peu.
Les accompagnements sont avant tout des rencontres. Des relations humaines.
Dans ces espaces de confiance, les personnes qui viennent peuvent peu à peu se dévoiler, sans crainte d’être jugées. Elles déposent des fragments de leur histoire, de leurs blessures, de leurs espoirs. Elles laissent, au fil des échanges, des morceaux d’elles-mêmes.
Mais savent-elles que, bien souvent, ce qu’elles nous confient nous transforme aussi ?
Bien sûr, la juste distance professionnelle est indispensable. Pourtant, la rencontre n’en est pas moins réelle. Derrière chaque entretien, il y a deux êtres humains qui se croisent. Et parfois, sans même s’en rendre compte, celui qui accompagne reçoit autant qu’il donne.
J’ai donc imaginé mettre en scène ce que peuvent provoquer ces entretiens, ces instants suspendus où une parole, un regard ou un simple mot peuvent faire bouger bien plus qu’on ne l’imagine.
Alors, merci à toutes celles et ceux qui m’ont accordé ou m’accordent encore leur confiance. Merci pour ce que vous semez, souvent sans le savoir, dans mon jardin.
N.A

Un mardi d’octobre…
Un mardi matin d’octobre, je préparais une séance, comme tant d’autres avant. Par automatisme, j’avais étalé sur la table quelques cartes émotions, mon carnet était ouvert non loin, et ma tasse de thé fumante ; que je ne boirais pas, comme d’habitude ; était à côté de moi. J’aimais mon métier mais depuis quelques temps… Etais-ce l’automne ? Les années ? Je me sentais lasse. J’ai jeté un regard par la fenêtre, la pluie ne cessait de tomber depuis ce matin. Décidément, tout n’était que lourdeur ce mardi. Et la journée ne faisait que commencer !
Ma patiente venait d’arriver. C’était sa première séance, peut-être la seule. On ne sait jamais à l’avance où les chemins que l’on parcourt ensemble vont nous mener. Je ne la connaissais pas encore.
La femme qui entra ce jour-là amena avec elle encore plus de lassitude que mon bureau, déjà encombré par la mienne, ne pouvait contenir. Elle s’assit en face de moi et murmura cette phrase banale entendue je ne sais combien de fois : « Je ne sais pas quoi dire. »
Par habitude, par automatisme, je l’ai emmenée sur le chemin des mots. Nous avons commencé par les mots du quotidien, ceux qui font partie de nos vies et qui paraissent sans importance : « fatigue, courses, travail, enfants, silence dans la maison ». Chacun avait son poids, son histoire, sa lourdeur, et plus aucun ne portait de légèreté. Ils étaient morts, raides. Ils étaient sans couleur, ternes et gris.
Ce qui me surpris ce matin-là, c’est que je me retrouvais au diapason. Je n’aurais pas dû. Mais c’était ainsi. Mon regard s’échappa à nouveau vers la fenêtre, un soupir silencieux vint mourir sur mes lèvres.
Je la dirigeais donc vers les cartes, celles qui donnent vie aux mots. Celles que j’avais, par réflexe, étalées sur la table. Elle les prit et les regarda. Puis, comme hypnotisée, elle s’arrêta sur la carte » joie ». Un voile de tristesse vint assombrir un court instant son regard et son visage se figea. Puis, un sourire désabusé vint ourler ses lèvres. Surprise, elle a lu et relu plusieurs fois le mot. Tout d’abord silencieusement, puis à haute voix. Il résonnait dans mon bureau, rebondissait sur les murs et venait s’échouer dans les cœurs. Ce mot avait disparu de son vocabulaire depuis des années. Il n’était plus vivant. Il était vide. Elle n’y attachait plus rien. Moi non plus d’ailleurs ! Avec le temps, il était devenu une coquille vide sans substance.
Pourtant, à y regarder de plus près, il continuait à palpiter, non pas de vécu, mais par lui-même. Il portait en lui une lumière, une vibration qui, bien que faible, ne s’éteignait pas totalement. Il fallait juste s’y arrêter, et le laisser résonner. Et, comme nous étions déjà au diapason, la résonance qu’elle perçut fit écho à la mienne. Et quelque chose changea, une pouce de vie nouvelle germa. En cet instant magique, tout bascula. Le récit de ses obligations s’est transformé en histoire de vie, de rêves suspendus et d’élans retrouvés. Rien n’avait changé ! Mon bureau était toujours le même, la pluie derrière les vitres continuait, mon thé, comme à son habitude, s’était refroidi sans que je n’y touche. Ce n’était qu’un carton coloré posé sur une table ordinaire, et pourtant, dans ce moment minuscule, cette femme venait de retrouver la permission de vouloir quelque chose pour elle-même. Et, ce qui n’était qu’une simple séance de paroles pris soudain la densité d’un roman. Les mots prononcés, ici et maintenant, redonnèrent vie aux histoires, s’écrivaient au passé pour celles laissées derrières et, pour les autres, au futur. Ce roman parlait d’une existence qui recommence à fleurir, parce qu’un mot juste a enfin retrouvé sa place pour entretenir la vie.
La séance prit fin. Elle retourna à sa vie, sans reprendre rendez-vous. Je repris le cours de la mienne.
Je réchauffai ma tasse de thé, que je laisserais, une fois encore, refroidir. Puis je préparai la séance suivante, celle du patient qui allait bientôt franchir la porte. Pourtant, je me surpris à sourire, moi aussi.
Mon regard glissa une nouvelle fois vers la fenêtre. La pluie tombait toujours. Mais, dans mon bureau, quelque chose avait changé. L’air semblait encore vibrer de cette vie retrouvée, de la puissance de ce simple mot. Je compris alors que je devais, moi aussi, lui redonner une place. Depuis trop longtemps, la routine avait étouffé ce feu qui, autrefois, m’habitait et me conduisait, légère, dans le jardin des autres pour les aider à défricher leur chemin et à se relever.
Ce matin-là, en ce gris jour d’octobre, j’avais reçu bien davantage que je n’avais donné. La manière dont ce mot avait résonné en elle, l’éclat nouveau qui avait illuminé son regard, la force de ce sens enfin accueilli vinrent toucher mon propre cœur, que je croyais fané. Il se remit à battre avec fougue, vigueur et espérance, comme au premier jour.
Son électrochoc fut aussi le mien. Il me rappelait pourquoi, depuis tant d’années, j’avais choisi d’entrer dans le jardin des autres : non pour tracer leur route à leur place, mais pour les accompagner à défricher les ronces, retrouver un passage et reprendre leur marche.
Je levais de nouveau les yeux vers l’extérieur. La pluie continuait de tomber, mais je crus voir l’arc-en-ciel de la vie se refléter dans chaque goutte, dansant à la lumière du jour comme autant de promesses discrètes. Peu à peu, l’élan retrouva sa juste place. La joie, doucement, chassa l’usure. Et je sus, avec une certitude retrouvée, que je n’avais jamais choisi ce métier par hasard.
Nathalie AZRAK
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